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Martin Poiroux
Langue : English
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Créer

Avant chaque créateur, il y a un admirateur. Quelques mots sur ce qui pousse à créer, de la musique à la cuisine, du jeu aux moteurs d’échecs, et sur le plaisir de se faire dépasser par sa création.

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D’abord, admirer

La vie est faite de petits plaisirs. Les plus grands, ici, sont sûrement la musique, la cuisine, le jeu et l’apprentissage.

Avant chaque créateur, il y a d’abord un admirateur : quelqu’un qu’une chose a touché, et qui en garde un sentiment agréable dont il veut prolonger la trace. C’est de là que naît l’envie de créer : retrouver ce sentiment sous une forme nouvelle, plus proche encore de son propre ressenti, puis, si possible, le faire vivre à d’autres.

Peu de choses sont aussi satisfaisantes que de fabriquer soi-même ce qui comble ses propres envies. Une seule l’est davantage : voir quelqu’un d’autre y trouver du bonheur à son tour.

Animation en boucle d’un match complet entre un humain et un bot à réseau de neurones, point par point, score affiché.

Trois matchs entre bots à réseau de neurones, dans leur dernière version (niveau expert, Elo estimé par le jeu), joués avec la physique du jeu puis rejoués tels quels, point par point.

Le jeu : un inconnu, un soir

Début octobre 2026, un joueur venu de Pologne s’est mis à jouer à BlitzVolley. Un inconnu, arrivé on ne sait comment. Il a invité des amis, puis il a poursuivi seul en mode carrière, exactement de la façon dont le jeu était pensé pour être apprécié. Il y a passé plusieurs heures d’affilée, ce que même son auteur n’a encore jamais fait.

Le jeu est encore très loin de la perfection, et pourtant des gens s’y amusent déjà. Si une création peut offrir un moment de bonheur, ne serait-ce qu’une parenthèse face à la brutalité du monde, alors elle a rempli sa mission. C’est vrai dans tous les domaines de la création.

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La musique : une émotion qui ne s’use pas

La composition a commencé par l’envie d’entendre des sons, des harmonies, des émotions, parfois une histoire transcrite en notes, qui satisfassent l’oreille et l’esprit et touchent en profondeur.

Il arrive de passer un temps considérable sur un seul passage, à le polir jusqu’à ce qu’il sonne juste. Une fois fini, un morceau de quelques minutes peut tourner en boucle pendant des heures sans lasser, et à chaque écoute revient la même émotion, celle du moment où il a été écrit. C’est une faculté fascinante de la musique, et sans doute ce qui la rend intemporelle.

Une musique transmet des émotions, des histoires, des expériences, et chacun se l’approprie. L’auditeur reconnaît l’émotion du compositeur et la rattache à sa propre vie. Pas de parole, pas de barrière de langue, pas de barrière d’époque : seulement l’émotion, qui relie tous les êtres humains, et peut-être plus encore. Peut-être la plus belle invention de l’humanité.

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La cuisine : soigner le corps et l’esprit

L’émotion prend une autre forme à table (on ne pleure pas de tristesse devant une assiette), mais elle est bien là. Un bon plat réconforte, rassasie et met de bonne humeur. C’est notre carburant, et on y revient plusieurs fois par jour. D’où l’importance d’en prendre soin, autant pour l’équilibre que pour le goût : l’un soigne le corps, pour aujourd’hui et pour demain ; l’autre soigne l’esprit, par le plaisir qu’il procure. Tout l’art est d’équilibrer discipline et plaisir.

Pouvoir cuisiner, même d’abord pour soi seul, est une vraie chance. Cela demande du temps, mais ce temps est vite rendu : le plaisir de préparer, puis de goûter ; manger sainement, souvent pour moins cher ; cuisiner exactement selon ses goûts, des cuisines de tous horizons, sans dépendre de personne ; faire goûter aux autres.

Et partager : transmettre ce qu’on a appris, poser sur la table un plat réconfortant qui rassemble tout le monde. Rien ne s’y compare.

Le même plaisir se prolonge dans la dégustation : le café, le vin, le chocolat, un fromage affiné, avec leur profondeur, leurs arômes, leur acidité, leur corps et leur longueur en bouche. Et l’équilibre des saveurs répond à celui des accords en musique : ce sont les analogies.

Au-delà : plus aucune victoire de l’auteur050010001500facilenormalexpertentraînement →1452
L’Elo estimé d’un bot de BlitzVolley, du premier match à la fin de son entraînement. Il part de zéro, sans aucune stratégie écrite à la main. Les traits marquent les niveaux du jeu.

Se faire dépasser

Le plus grand plaisir en programmant : se faire battre par ce qu’on a construit. C’est sans doute pour ça que reviennent si souvent, d’un projet à l’autre, des réseaux de neurones et des moteurs à heuristiques : des poissons qui apprennent à se nourrir, un second moteur d’échecs à l’évaluation apprise, un moteur de Barricade, les bots de BlitzVolley. Ce sont des créations qui progressent sous nos yeux, partie après partie, génération après génération, jusqu’à faire mieux que leur auteur.

Avec BlitzVolley, ça a été particulièrement frappant. Les bots à réseau de neurones ne reçoivent aucune stratégie écrite à la main : ils apprennent seuls, en jouant. Après un entraînement très court, dès le niveau « normal », ils ont commencé à gagner. Près d’une centaine de matchs plus tard, aucune victoire contre eux. Et ils ont trouvé des techniques jamais soupçonnées, dans un jeu pourtant conçu de A à Z.

Ce moment a été marquant. On pourrait le vivre comme une défaite ; c’est tout le contraire : de la fierté, de l’admiration, presque de la jubilation. Le but n’a jamais été que la création reste à notre niveau.

Schéma animé : une recherche minimax. L’arbre pousse en défilant, puis la meilleure ligne remonte jusqu’à la racine. Survolez un nœud pour suivre sa ligne.

Un moteur à son image

Avec OptiChess, le moteur d’échecs, la bascule est venue plus tard. Longtemps, il est resté faible en tactique, mais redoutable en partie, notamment grâce à une bonne gestion du temps : les défaites tombaient quand même. Puis la tactique s’est solidifiée, l’évaluation s’est affinée, et un autre cap a été franchi : en mode analyse, on se met à faire davantage confiance au moteur qu’à son propre jugement. Les rares fois où le doute persistait, une vérification avec un moteur bien plus puissant, Stockfish ou Leela Chess Zero, donnait raison au moteur, pas à son auteur.

Sa recherche prend le contre-pied de la force brute. Un grand maître ne calcule que peu de coups, comparé à une machine, et atteint pourtant une profondeur énorme : un simple regard sur la position suffit à écarter la plupart des coups, puis il suit les variantes jusqu’à un moment stable, où plus rien n’est critique et où l’évaluation devient sûre. Les moteurs classiques, eux, examinent presque tout jusqu’à une profondeur donnée, sans se demander si la position est critique ou non. OptiChess repose sur une recherche arborescente maison, proche d’un MCTS : il approfondit en priorité les variantes qui semblent intéressantes, élimine d’office les coups quasi certainement mauvais et concentre son effort sur une petite partie des coups disponibles. La vitesse de calcul n’est plus qu’un bonus, qui lui permet d’aller bien plus loin qu’un humain.

L’évaluation, elle, est faite à l’image de son auteur : chaque fonction a été écrite comme une position serait jugée à l’œil. Une part d’intuition reste hors de portée de la machine, et c’est tout l’objet des réseaux de neurones, pas encore intégrés. Mais l’exercice consiste à formaliser ce qui s’évalue d’instinct : mettre sur le papier des règles qui ne sont écrites nulle part, et qui pourtant donnent les valeurs qu’on aurait données spontanément. C’est un travail difficile, et passionnant.

La sécurité du roi est la plus dure de toutes. Sans calcul, elle est presque impossible à estimer : soit c’est mat, soit ça ne l’est pas, et l’évaluation diverge complètement selon le cas. Anticiper cela, le généraliser, le résumer en une valeur numérique juste dans la plupart des positions, c’est d’une grande complexité. C’est la fonction sur laquelle le plus de temps a été passé, et elle est volontairement agressive, quitte à surestimer un peu la valeur de l’attaque. Le moteur joue donc avec énormément d’agressivité, sans hésiter à sacrifier du matériel pour attaquer le roi adverse. Contre Stockfish, ce n’est pas optimal : tout est réfuté avec une précision quasi parfaite. Contre un humain, c’est terrifiant. C’est exactement le jeu qu’on a envie de voir en créant un moteur d’échecs : une manière de voir le jeu et de l’aimer, proche des échecs romantiques, où la valeur d’une pièce ne pèse rien face à l’attaque sur le roi.

Au final, mis à part sa meilleure compréhension tactique, le moteur joue d’une façon très ressemblante, et c’est ce qui le rend si attachant : un peu comme se regarder jouer, en mieux. Il reste des défauts et des bugs à corriger. C’est un long projet, commencé avec bien moins d’expérience qu’aujourd’hui, et il en porte encore les traces. Mais il reste une grande fierté, avec l’espoir qu’un jour, malgré son style si atypique pour un moteur, il rejoigne les meilleurs, dans ce monde de brutes. Le reste du fil se suit côté échecs.

Un algorithme génétique en miniature, qui tourne vraiment : chaque trait est une voiture, son génome une suite de coups de volant. Les meilleures se croisent et mutent à chaque génération.

Boucler la boucle

L’idée ne s’arrête pas aux machines. Un jeu réussit vraiment le jour où ses joueurs y trouvent des stratégies que son auteur n’avait pas imaginées. Une musique prend une autre vie quand quelqu’un l’entend avec sa propre histoire. Une recette s’améliore entre les mains de celui à qui on l’a transmise.

Tout commence par l’admiration d’une chose qui nous touche. On cherche à la comprendre, puis on la fabrique à son tour. Et le plus beau, c’est quand la création grandit au point de nous dépasser : celui qui admirait se retrouve à admirer ce qu’il a lui-même fait naître.